Article «Stay in Your Shell»

Journal d’un confinement en forme de coquillage

EXCLUSIF – De retour du Japon, la jeune artiste française explore le sentiment de l’espace réduit à travers cet objet naturel,
cher aux bonzes et aux voyageurs de toute l’histoire de l’art.

Article par Valérie Duponchelle
Pour le Figaro
C’est la photo du troisième jour (#daythree) du journal #stayinyourshell de l’artiste française, Justine Emard. BALDASSIN Renaud

C’est le plus artistique des journaux de confinement. L’artiste française Justine Emard, 33 ans cette année, est souvent en partance pour le Japon ou de retour de l’archipel. Elle a créé depuis le 15 mars sur son compte Instagram, suivi par nombre de ses abonnés japonais, un voyage par l’image et l’objet, ce fétiche que l’on rapporte passionnément de ses périples comme symbole de soi.

Son hashtag est clair #stayinyourshell, anglophone comme sa carrière internationale. Elle l’illustre chaque jour d’une photo différente, sorte de haiku visuel. Le décompte des jours créé un livre d’images, symbolique et délicat, qui renvoie aussi bien au cabinet de curiosités de l’histoire de l’art qu’au travail quotidien des chercheurs sur la piste de nouvelles espèces, de nouvelles voies, de nouveaux rêves.

Première image d’un voyage par l’objet symbolique, le coquillage. BALDASSIN Renaud

«J’écris, confinée dans ma coquille, nous dit-elle depuis son refuge français. Plus que le journal, c’est l’idée du décompte qui m’anime: la somme des jours, la fragmentation du temps où tout est suspendu pour enfin créer le tout, une introspection sur l’essentiel et une nouvelle perspective de création à la sortie».

Le #dayone de ce journal présente un large coquillage, comme une offrande. Le #daytwo transpose ce même coquille sur un bras d’homme taoué de bleu. Le #daythree en fait un masque devant son visage. Le #dayfour le tient comme un monstre marin. Le #dayfive l’offre d’un revers de la main, comme une gracieuse statue. Et, ainsi de suite, comme les strophes d’un poème.

Le son de la conque bouddhiste

«Le fantôme dans la coquille (ou Ghost in the Shell) est une métaphore que j’utilise souvent pour évoquer dans mon travail les liens entre robotique et intelligence artificielle, entre corps et esprit. Ces derniers mois, l’image de la coquille elle-même est apparue de manière récurrente dans mes recherches et a finalement pris tout son sens il y a quelques jours», nous explique cette artiste singulière.

Elle a été repérée très tôt par le critique Pascal Beausse, responsable des collections photographiques du Centre national des arts plastiques (CNAP). Moscou l’a célébrée dans la Biennale orchestrée par Jean-Hubert Martin (il fut le commissaire général de l’exposition historique, «Les Magiciens de la terre», au Centre Pompidou en 1989). Paris l’a découverte dans l’exposition «Fukami» orchestrée par Yuko Hasegawa, la reine de l’art contemporain au Japon, à l’Hotel Salomon de Rothschild pendant l’été 2018.

#stayinyourshell, au deuxième jour. Courtesy Justine Emard

«J’ai créé les images de #stayinyourshell à partir de mes dernières rencontres, en passant par la photographie confinée jusqu’à l’image de synthèse. Plusieurs d’entre elles sont issues de scans 3D que j’ai capturés le mois dernier à Kobe avec le moine Eizen Fujiwara. Le son de la conque bouddhiste, qui s’apparente à celui du clairon, est soufflé pour bannir les mauvais esprits. Le scan 3D est une captation d’un espace-temps tridimensionnel qui me permet de revisiter un moment, le ré-imaginer et le faire apparaître à l’infini».

L’homme et la machine

Cette jeune femme vive explore les nouvelles relations qui s’instaurent entre nos existences et la technologie, imagine des dialogues et même des danses entre l’homme et la machine, grâce à l’intelligence artificielle (elle a fait partie de Desire: A Revision from the 20th Century to the Digital Age , exposition collective programmée au Irish Modern Art Museum de Dublin, jusqu’au 22 Mars 2020).


#stayinyourshell, au cinquième jour. BALDASSIN Renaud

Pour la création de ses films et installations vidéo Reborn et Co(AI)xistence, elle a travaillé avec Mirai Moriyama, magnifique acteur et danseur, ainsi que Alter, un robot humanoïde développé par les professeurs Takashi Ikegami et Hiroshi Ishiguro. Justine Emard a présenté cette installation vidéo dans l’exposition «AI more than human» du Barbican Center pendant l’été 2019 (désormais à Groningen aux Pays-Bas, avant The World Museum de Liverpool cet été 2020).

D’où vient aujourd’hui l’inspiration de cette navigatrice entre raison pure et imaginaire? «Je lis les poèmes chronologiques de Natsume Soseki (Poèmes, éditions Le Bruit du Temps) après avoir visité sa maison le mois dernier, transportée depuis Tokyo jusqu’au village des architectures conservées de l’ère Meiji. Avec la maxime qui les accompagne: «Suivre la nature et quitter le moi». J’écoute la mer, dans ma coquille, du confinement à l’horizon. Ce que l’on entend n’est pas une mémoire résiduelle de l’objet mais une amplification du son de la vie. De vieux bibelots d’intérieur sur les étagères de nos grands parents nous prouvent que tant que le son des vagues résonne, nous existons».


#stayinyourshell, au huitième jour. Courtesy Justime Emard

Son parcours d’artiste est déjà d’une densité impressionnante, avec une succession de plus en plus rapprochée d’expositions personnelles, depuis 2011, en France, Corée du Sud, Japon, Colombie, Suède et Italie.. En associant les différents médiums de l’image – de la photographie à la vidéo et la réalité virtuelle -, Justine Emard «situe son travail au croisement entre la robotique, les objets, la vie organique et l’intelligence artificielle». Ses dispositifs prennent pour point de départ des expériences de Deep-Learning (apprentissage profond) et de dialogue entre l’homme et la machine. Depuis 2016, elle collabore avec des laboratoires scientifiques au Japon.

Elle a participé à nombre d’expositions collectives: de la Biennale internationale d’Art Contemporain de Moscou au NRW Forum (Düsseldorf), du National Museum of Singapore à la Cité des Arts (La Réunion), du Moscow Museum of Modern Art à l’institut Itaú Cultural (São Paulo), de la Cinémathèque Québécoise (Montréal) au Barbican Center (Londres), de le Irish Museum of Modern Art (Dublin) au Frac Franche-Comté (France). Au programme de ce printemps arrêté par le coronavirus, Future and the Arts», exposition collective, au Mori Art Museum Tokyo jusqu’au 29 Mars 2020; et «Human Learning», exposition collective au Centre Culturel Canadien de Paris , jusqu’au 17 Avril 2020.

Article: https://www.lefigaro.fr/arts-expositions/stay-in-your-shell-journal-d-un-confinement-en-forme-de-coquillage-20200325
Série à voir ici: 
https://www.instagram.com/justineemard/

Article par Valérie Duponchelle
Pour le Figaro